Souvenir de piste #1

C'était un jour comme ça : au premier pas posé sur la piste, tout ce qui, à l'intérieur, tenait grâce à un joli béton armé, s'est effrité, fissuré, déchiré. Emporté par une lame de fond. Je ne sais même plus d'où elle venait. Peu importe.

Plus rien ne tenait en place, si ce n'est l'envie de m'effondrer dans un coin comme pour dire au reste du monde de me laisser mourir en paix, d'oublier mon existence. Avant de déposer mes yeux au sol pour, à mon tour, oublier le monde.

C'était un jour comme ça. Pleurer, pleurer, pleurer encore. Les vannes étaient ouvertes, plongeant tout, autour de moi, dans un flou impossible à traverser et rendant chaque geste trop lourd à porter.

Insupportable poids de mon propre corps, auquel s'est ajoutée l'envie de fuir à l'idée qu'il allait falloir être là pour quelqu'un d'autre : c'était la proposition. Il allait falloir que je soutienne le poids du corps d'un autre. Horreur.

Nombre pair, impossible de partir. Il allait falloir m'y faire. Ou au moins faire semblant, un moment, pour cet autre. Alors depuis cet endroit où mon propre corps ne me portait pas, j'en ai porté un autre. Une fois, deux fois, encore, répétition, recherche... Senti son poids, sa chaleur, son humidité. Résisté, pour ne pas m'effondrer. Tenu, soutenu. Eté solide, pas pour moi, mais pour lui. Au moins pour lui.

Il a pris toute la place. Je la lui ai donnée. Toute la place à l'intérieur de moi. De toute façon je voulais déserter. Alors je lui ai tout donné.

Est-ce qu'en résistant pour lui, en le tenant, j'ai aussi soupesé le poids de ce que lui portait ? Senti la lourdeur que nous partagions ? Est-ce que tout s'est allégé ? Ou peut-être mon corps s'est-il renforcé ? Quoi qu'il en soit j'ai retrouvé mes muscles, senti mon squelette à nouveau capable de s'articuler, ma peau à nouveau capable de recevoir la musique et petit à petit, mon être à nouveau capable d'être, en relation.

Mon reflexe de survie aurait été le repli. Je me suis ouverte à lui. Pour lui je suis rentrée dans la vie. La danse me l'a permis.

Alors, on danse ?

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Martine Gastineau

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