Je me souviens de mon corps

Mon corps dans les courants de la rivière.

Le courant d'air du crépuscule.

Une nuit passée sur le toit à regarder tomber les étoiles d'été. 

Puis l'aube. Il faut bien des fous, dit-elle.

Dans un virage à 100 mètres,

Un camion perd au passage

Sa cargaison de parpaings dans un fossé.

100 mètres, 30 secondes. En pas, je ne sais pas. 

Vision de moi écrasée par des parpaings. Des prunes faîches dans la main. 

J'entends parler d'incarnation. Prendre chair.

Entrer dans la couleur d'une peau, sa matière, sa forme,

Comment elle prend la lumière, vibre avec l'air. 

Se glisse dans les flux.  Joue de ses forces.

Les cyclistes le savent. 

En danseuses ils se hissent 

Dans les courants d'air de leurs partenaires.

Et gravissent les montagnes.

Je suis née page blanche. 

Par la force des choses ils ont écrit dessus. 

Mots imparfaits. Ils ne sont pas poètes.

Le voyant rouge s'est allumé. Apprendre le langage de la couleur

Pour comprendre cette douleur.

Apprendre à parler pour prendre la main sur les mots.

Les tracer sur cette page plus tout à fait blanche.

Apprendre le langage de la douleur, pour comprendre la couleur. Et danser avec.

Et si l'incarnation était à la fois ce hasard unique 

Qui mène à la vie, un micro Big Bang, 

Et le processus continu de toute existence?

Rencontre entre un corps, une Histoire et un Monde,

A la croisée de forces internes et externes?

Dans quels flux baignerais-je alors mon corps?

De quels mots l'habillerais-je?

Dans quelle musique le plongerais-je?

De quoi le nourirrais-je? 

Quel liquide boirais-je?

Que lui ferais-je faire?

A qui me frotterais-je?

De quelles forces apprendrais-je la maîtrise?

Comment l'apprivoiserais-je? 

Comment me façonnerais-je? 

Me fascinerais-je?

Par la force? Par la danse?

Par la danse de mes forces?

La vie, on y passe, on y reste, dit-il.

Je me souviens de mon corps.

Alors, on danse?

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