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"Laissez-moi danser" par Asha Meralli

J'ai 9 ans, je suis en vacances dans un luxueux hôtel de l'Océan Indien. Le dîner est terminé, le spectacle des Gentils Animateurs aussi, la piste de danse s'illumine, mes yeux aussi, mais, très vite, la musique qui fait battre mon coeur et me donne envie de danser comme le font les grands n'est plus qu'un lointain écho. On rentre. Le ton de la voix de mon père est sans appel, la piste de danse n'est pas un endroit pour les enfants. Je me glisse sous les draps empesés de mon lit comme on entrerait dans un cercueil. J'ai 9 ans et j'enrage, j'ai 9 ans e je pleure parce que je ne peux pas danser.


Je dois avoir 12 ou 13 ans, on est une tripotée de cousins et cousines dont je suis l'ainée, dans un célèbre et un peu cheap centre de vacances solognot. Le jour on s'ébat dans des vagues artificielles, on pédale à toute allure, on le défie au bowling. Et le soir...

Le soir on chuchote, on complote, on élabore des stratégies de sioux pour réussir à sortir sans se faire griller par les parents, les oncles et les tantes : je fais faire le mur à mes poussins de cousins, parce qu'il est impensable qu'on n'aille pas danser sous la grande bulle de verre.


Regarde-moi. J'ai 13 ans, peut-être 14, des lunettes et des notes de première de la classe, mais des copines qui portent des Dr Martens, écoutent les Bérurier Noir, goûtent à leurs premières bières et à leurs premières menthols au parc d'à côté. Je suis invitée aux boums d'après midi, j'y vais une fois, deux fois, et j'adore ça, même si le moment des slows est toujours compliqué. C'est que je fais une tête de plus que tous les garçons présents, alors forcément... Et puis, je ne sais pas trop pourquoi, ma mère me dit que non, que je ne vais pas me rendre à cette troisième invitation parce que ça fait trop d'affilée, et qu'on va plutôt aller à la mosquée. Je fais ma première crise et c'est décidé, je vais désormais détester aller à la mosquée.


Regarde-moi. J'ai 17 ans, je suis assise sur la couverture en crochet de mon lit. La chambre dont j'ai héritée est rose. Mais comme on vit dans une ville où l'insécurité sévit sévère, la fenêtre a des barreaux. Roses les barreaux. Il y a cette fête, où sont tous les amis, et où je n'ai pas le droit d'aller. Parce que je suis indienne et musulmane et que, dans ma communauté, ça ne se fait pas, les filles ne sortent pas.

Des tas d'idée me traversent l'esprit. Je pourrais me trancher les veines, ça ferait sans doute moins mal que ce putain de sentiment d'injustice qui me bouffe le ventre. Je pourrais me raser la tête, ça ferait bien chier tout le monde, ma famille bien sûr, mais aussi tous des hypocrites pro-voile qui donnent le la dans ma "communauté" tout en couchant à droite à gauche alors que la seule chose que je demande, moi, c'est d'avoir le droit de danser et de rouler quelques pelles. Alors je mets Goran Bregovic à fond les ballons et je m'enfile la bouteille de gin que j'ai trouvée à la cuisine.

Entière.


Regarde-moi. J'ai 20 ans. Je suis en Khâgne, mais je ne travaille pas. Je passe ma semaine dans un état semi-dépressif, demandant à mes voisins de me réveiller une heure avant la fin des colles pour ne pas "tout de même" rendre feuilles blanche à mes chers professeurs. Toute mon énergie est tendue vers un seul but : ma sortie du vendredi soir, celle où je dans de minuit à 9h du matin avec pour seul carburant la conso comprise dans le prix de l'entrée.


Regarde-moi. J'ai 31 ans, je me promène sur le pont des Arts avec une petite chose de 5 mois dans le ventre. C'est l'été, des groupes d'ados font ce que font les ados l'été : ils s'agglutinent autour de leur pote qui joue de la gratte et chantent. Et bien qu'assis par terre, ils dansent. Et moi je pleure toutes les eaux de mon corps par ce que je me dis que je n'aurai jamais été une de ces ados là.


Regarde-moi. Je fête mes 36 ans et je raconte à mes amis effarés ce qui m'est apparu comme le plus beau moment de ma vie : 2h du matin dans l'hiver parisien, une énorme fanfare improvisée à Ménilmontant, et les passants qui s'arrêtent et se mettent à danser, on est 40, on est 50, on est 100, on a l'impression d'être des milliers, et tout le monde sourit, et les mecs même bourrés laissent les nanas tranquilles, c'est une ode à la vie, ouais il y a eu le 17 janvier, ouais il y a eu le 13 novembre mais, vous savez quoi, on n'a pas peur, et on apporte la lumière même là où la nuit est la plus obscure et on vous emmerde, vous les semeurs de mort.

Je danse seule et entourée d'amis inconnus, jusqu'à 3h et demie.


J'ai 36 ans et le plus beau moment de ma vie est une fête dans les rues de Paris.


Regarde-moi. J'ai 37 ans et tout ce que je veux c'est que l'air soit doux, qu'il y ait des loupiottes et des lampions, et qu'on danse en saluant le soleil couchant. Oh je t'assure, je ne demande pas grand-chose, je n'aime pas les paupières dilatées du petit matin mais je ne veux pas me coucher tôt non plus, tu sais comme ça me fait pleurer.


Ecoute-moi; c'est ainsi que je veux mourir, un jour. J'aurai 85 ans, le soleil réchauffera mes vieux os et la musique mon vieux coeur. Je danserai doucement, ça sentira l'herbe et la fleur d'oranger, je boirai une ou deux gorgées de bière très fraîche (blanche, la bière) et puis j'irai m'assoir sur un banc.

Je poserai ma tête sur le creux de mon bras après avoir repoussé tous mes bracelets tintinnabulants, je fermerai les yeux et mon âme continuera à danser doucement pour moi, jusqu'au ciel cette fois.

Et cette âme n'aura pas 85 ans, elle en aura 9.


Tu es encore là ? Alors écoute-moi une dernière fois. N'empêche jamais qui que ce soit d'aller danser. Tu me le promets ?



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